Guinée: Baadiko s’exprime sur le troisième mandat, son alliance avec le RPG, la gouvernance du Pr Alpha Condé, l’accord politique,… (Interview)

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Connu pour son franc parler, Mamadou Bah Baadiko de l’Union des Forces Démocratiques (UFD), un parti allié au RPG arc-en-ciel (parti au pouvoir) brise le silence sur AFRINEWS.ORG et dit tout sur les sujets brûlants de l’actualité guinéenne.

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En tant qu’allié de la mouvance présidentielle, comment réagissez-vous aux sorties de certains membres du RPG sur un éventuel troisième mandat pour Alpha Condé ?  

Je réagirai essentiellement en tant que Guinéen, militant politique, soucieux du devenir de son pays. Notre peuple martyrisé depuis près de 60 ans, cherche désespérément la voie vers le progrès et la justice. Donc nous ne pouvons pas aborder cette grave question sans nous référer à la triste histoire de la Guinée: depuis 1958, nous n’avons connu que des présidents à vie. Chez nous, ce n’est pas la démocratie au sens noble qui garantit l’alternance, mais plutôt les lois naturelles de la biologie. Les deux phénomènes sont intimement liés : la décadence économique et sociale, la misère pour l’écrasante majorité de la population et le maintien indéfini au pouvoir de ceux qui en ont eu la charge. Nous avons une Constitution qui est claire et sans ambiguïté: chaque président élu n’a pas droit à plus de deux mandats. Vouloir modifier la constitution en cours de mandat, n’est pas acceptable. Mais là aussi, on retombe dans ce qui caractérise le « mal guinéen ». Chez nous, toute loi n’est que de circonstance ; on peut la violer comme on veut et parfois même par consensus entre ceux qui se considèrent comme les principaux acteurs. L’avenir de la Guinée ne peut se décider par des flagorneurs et des griots de toutes sortes cherchant à plaire au prince pour se placer. Tout ceci sans compter le scandale insupportable de membres des corps habillés qui prennent publiquement des positions politiques, sans être destitués immédiatement. Mais pour l’instant, il vaut mieux ne pas faire de procès d’intention car le principal intéressé ne s’est pas lui-même prononcé sur la question. Et je dois ajouter que le fait d’avoir signé une alliance n’a jamais été une excuse valable pour soutenir une forfaiture, surtout de cette gravité.

Qu’est-ce qui explique aujourd’hui votre silence sur les questions d’intérêt national ? Est-ce parce que vous ne voulez pas frustrer votre allié ? Ou parce que tout simplement vous êtes déçu de n’avoir pas été associé à la gestion des affaires du pays ?         

Notre activité ne consiste pas seulement à nous faire entendre des médias. Nous ne prenons la parole que lorsque nous le jugeons nécessaire et utile. Contrairement à ce que vous pensez, nous ne sommes pas du tout démobilisés. Au contraire, nous travaillons activement à un grand projet d’intérêt national. Il est temps que nous nous penchions sérieusement sur les maux séculaires qui plombent la Guinée depuis 1958. Ce projet sera porté à la connaissance de l’opinion le moment venu. S’agissant de nos relations avec nos alliés, vous nous connaissez suffisamment pour savoir que nous n’avons jamais eu peur de dire la cruelle vérité à qui que ce soit, amis comme adversaires. Nous ne nous arrêtons pas à des considérations de petits intérêts pour ne pas donner notre opinion. Nous soutiendrons toutes les actions positives de nos alliés dans l’intérêt des populations et relèverons les insuffisances, les manquements. Le fait que nous ne soyons pas associés à la gestion des affaires publiques n’est pas une source de frustration pour nous. L’essentiel est que le pays aille de l’avant et sorte de cette crise multiforme. Nous n’attendions pour cela aucune récompense. N’oubliez pas non plus que la participation à la gestion des affaires publiques est une arme à double tranchant…

Votre position par rapport au point 2 de l’accord politique du 12 octobre dernier concernant le mode de désignation des chefs de quartiers et districts ?

Nous nous sommes félicités de l’accord politique entre le RPG et l’UFDG. Grâce au dialogue retrouvé, nous sommes sortis de cette période d’affrontements physiques, de tueries et de destructions. Mais cet accord, si positif soit-il dans certains de ses aspects, ne devrait pas aboutir à un condominium du pays, un partage du gâteau par deux blocs qui dominent la vie politique du pays, sans aucune retombée positive pour les populations. Ceci dit, nous ne pouvons que regretter de voir, encore une fois, la constitution piétinée « par consensus ». On aboutit ainsi à la confiscation de la souveraineté du peuple par des états-majors politiques qui désigneront de façon discrétionnaire des responsables de quartiers et des districts ; ceux-ci devraient normalement être des élus des populations avec lesquelles ils vivent quotidiennement et qui les connaissent mieux que quiconque. Tous les abus et toutes les manipulations anti-démocratiques seront possibles par ces dispositions dérogatoires.

Quel commentaire faites-vous du non application de cet accord, dans son volet organisation des élections locales au mois de février prochain ?

Comme vous le savez, notre pays est en crise depuis fort longtemps. Dans sa tumultueuse histoire, depuis 2009, nous avons eu plus de cinq dialogues politiques. Mais aucun de ceux-ci n’a jusqu’à présent permis de remettre le pays sur la voie de la démocratie, de l’unité et du progrès.

Ce ne sont que des expédients et des jeux politiciens pour calmer ou faire semblant de calmer les populations et non des solutions justes, crédibles et durables. C’est pour cette raison que nous avons décidé de faire un travail de fond pour proposer de vraies solutions pour sortir le pays de cette crise interminable, comme je vous l’ai annoncé plus haut. Vous en serez informés.

Comment se porte votre alliance avec le RPG arc en ciel ?

Cette alliance conclue à la veille de la dernière élection présidentielle de septembre 2015 est toujours valide. Nous avons un cadre de travail commun pour préparer les élections locales. Nous sommes membre fondateur de la COPAM. Nous avons également quelques contacts épisodiques avec l’exécutif. Il est bien entendu que les instances régulières de l’UFD (le Conseil national) auront à se prononcer sur cette alliance et à déterminer la voie à suivre.

Etes-vous aujourd’hui satisfait de la gestion du pays par le professeur Alpha Condé ? (réseau routier complètement dégradé, la pauvreté des populations, le manque du courant, de l’eau….)    

Pour nous, une politique ne peut pas être jugée aux seules proclamations d’intention de ses initiateurs, mais surtout et avant tout par les bénéfices qu’en tire et ressent le commun des citoyens dans sa vie quotidienne. Or, nous qui sommes au contact quotidien avec les populations, nous ne pouvons que constater pour le déplorer que les Guinéens dans leur grande majorité, vivent bien plus mal qu’en 2015. La crise économique qui sévit dans le pays ne faiblit pas. Des millions de gens en ville comme à la campagne sont à la limite de l’urgence humanitaire en matière de nourriture, de santé, de conditions de vie, etc. Le désespoir s’est emparé de la jeunesse guinéenne qui fournit le plus gros contingent des candidats à la noyade en Méditerranée. Demain, lorsque nous serons en face des électeurs, ce ne sont pas les formules technocratiques savantes et à la mode lancées par le gouvernement qui vont nous permettre d’avoir des élus. On ne peut pas éternellement nourrir la population d’effets d’annonces et de promesses de paradis dans 50 ans. Par exemple, SOTELGUI, FRIA et AIR GUINEE étaient censés redémarrer avant fin 2016 ; il n’en n’a rien été. Même le Conakry-Express qui soulageait pourtant chaque jour des dizaines de milliers de gens, est toujours à l’arrêt. Le transport urbain par bus à Conakry connaît le même sort. Les milliers de tonnes d’ordures journalières ne sont plus collectés, mais incinérés pour envoyer des gaz hautement toxiques dans l’atmosphère, devenue irrespirable. Le réseau routier est presque complètement hors d’usage. Même la fourniture de courant qui s’améliorait avec Kaleta, retombe dans les longs délestages connus dans le passé. Face à une monnaie qui bat tous les jours des records de faiblesse, pour un pays qui importe presque tout ce qu’il consomme, la population réduite de plus en plus à la famine, est désemparée. Tout est devenu super-urgent en Guinée : la nourriture, l’électricité, l’eau potable, les routes, la santé publique, l’environnement, l’éducation, la justice, la sécurité, l’emploi. Nous savons, bien entendu que le gouvernement a un lourd héritage à gérer. Mais ce qu’on attend de lui, c’est que dans tous les domaines, il fasse mieux que ses prédécesseurs, alors que dans beaucoup de secteurs, on s’enfonce plutôt un peu plus. Nous sommes toujours presque entièrement dépendants de la rente minière qui s’amenuise de jour en jour, alors que les besoins sont énormes et en constante progression. Pire, les scandales de corruption touchant la Guinée s’étalent dans tous les médias du monde. Ici on nous dit qu’on n’y peut rien car sinon, en luttant contre l’impunité, on va ouvrir la voie aux arrestations arbitraires !

Votre mot de la fin ?      

Notre pays, le premier de toute l’Afrique noire francophone à avoir accédé à l’indépendance en 1958 se retrouve aujourd’hui dans une dangereuse impasse politique, économique et sociale. L’élite politique, administrative, religieuse, sécuritaire et des affaires doit reconnaître que nous avons échoué dans l’atteinte des objectifs que le peuple s’était assigné en votant avec enthousiasme pour l’indépendance. Le blocage est complet. Tout ce système injuste et régressif qui repose sur la corruption et l’accaparement du bien public par cette élite, est en faillite complète. Il nous faut donc retrouver la voie du progrès, par l’unité, la démocratie et surtout, surtout, le travail honnête, plutôt que de compter pour notre bien-être sur une rente miraculeuse quelconque venant de l’extérieur. Nous en reparlerons.

Propos recueillis à Conakry par Abdoulaye Maci BAH le 29 janvier 2017

Contacts: +224 622 44 99 66 ou macibah83@yahoo.fr     

 

 




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